La jurisprudence

En mai 2000, se tient un procès appelé à faire jurisprudence : Mme Ségolène Royal, Ministre, qui avait - avant même l'adoption de la loi de 98 - condamné publiquement un bizutage dans une classe préparatoire et dénoncé la complicité de deux enseignants, avait été mise en examen pour diffamation, suite à la plainte de ces derniers. Nous empruntons au réquisitoire de l'avocat général quelques éléments, à portée générale.

Qu'est-ce que le bizutage ?

une série de manifestations où les élèves anciens, usant et abusant de leur supériorité née de la connaissance du milieu, du prestige de l'expérience et d'une volonté affirmée de supériorité, vont imposer aux nouveaux arrivants, déjà en état de faiblesse, des épreuves de toute nature auxquelles, dans les faits, ils ne pourront se soustraire sous l'emprise de la pression du groupe, du conditionnement et de ce que l'on peut appeler des sanctions en cas de refus, comme l'interdiction d'accès à divers avantages de l'école, de l'association des anciens élèves...

Voici quelques éléments (cités tels qu'ils le sont dans ce réquisitoire) que l'on retrouve dans beaucoup de bizutages :

  • « Les nouveaux « sont délibérément stressés par leurs anciens. »
  • « Les nouveaux (... ) ne peuvent que suivre, c'est le premier jour, ils sont désormais les otages de leurs anciens. »
  • « La prise en mains des bizutés par les bizuteurs a été rendue possible » On a « laissé les plus faibles aux mains des plus forts»
  • « Ces épreuves déviant très souvent vers (le) mépris de la personne et de la dignité humaine, (...) se traduisent fréquemment par des traumatismes physiques ou psychologiques avec des séquelles parfois définitives. »
  • « II n'est pas rare que le bizutage soit un frein au recrutement des grandes écoles, tant la crainte de l'affronter est grande. »
  • « Avec le temps, les dévoiements semblent de moins en moins maîtrisés et les excès sont devenus un phénomène de société insupportable à un nombre grandissant de citoyens, appelant l'intervention des pouvoirs publics. »

Un seuil de tolérance a été dépassé que n'ont pas su ou pas voulu voir tous les milieux concernés de l'Éducation nationale, à la différence, curieusement, pour des gens au contact des jeunes, de l'ensemble de l'opinion publique.

Cet appel des victimes, de leurs parents, de la population en général, est d'autant plus pressant que chacun a le sentiment, fondé ou non, que trop de responsables administratifs de l'enseignement, trop d'enseignants, consciemment ou non, n'assument pas leur rôle de police dans les établissements, affectent d'ignorer ce qui se passe sous leurs yeux ou même s'y prêtent complaisamment, à tout le moins, s'en accommodent placidement sans plus y réfléchir, en trois mots, "abdiquent leurs responsabilités", tant il est vrai qu'il est plus facile de rechercher ce qui est gratifiant dans la pédagogie au détriment de ce qui est ingrat dans l'éducation.

 

Mais pourquoi ces pratiques ont-elles la vie aussi dure ?

  • « Banalisation (...) du phénomène bizutage (...) Pourquoi réagir quand il n'y a pas de réactions visibles dans le milieu ? Pourquoi se distinguer ? … Alors on laisse faire.»
  • « Loi du silence née de la crainte des victimes de se manifester au risque de perdre les avantages conservés avec le bizutage, de se heurter à des mesures de rétorsion, passivité d'autant mieux acceptée qu'il y a la consolation d'être un an plus tard un bizuteur avec la tentation forte de faire encore mieux. »
  • « Rite qui s'auto justifie d'une recherche d'esprit de groupe et de solidarité mais qui n'est trop souvent que l'occasion d'un défoulement et de l'assouvissement de pulsions malsaines, au travers de ce qu'il faut bien appeler des faits de délinquance qui donneraient lieu à poursuites et sanctions en d'autres circonstances, de telle sorte que l'impunité du bizutage commis par des jeunes, disons de bons milieux, et toujours cultivés devient un contre-exemple dans la lutte contre la délinquance, propre à justifier, dans l'esprit des plus fragiles quant au respect des valeurs humaines et sociales, n'importe quel débordement. »
  • « Moyen de sélection des plus forts ? (... ) Non, dans un pays civilisé, la force brute, de quelque nature qu'elle soit, n'est pas acceptable comme moyen de discrimination ou de place dans la société. »
  • « La loi du silence chez les victimes, leur adhésion, qui n'est qu'une apparence, aux sévices, voire seulement le résultat d'un véritable conditionnement, (... ) ne sont pas nécessairement des explications convaincantes pour s'accommoder de telles pratiques. »
  • Conviction erronée de la part des bizuteurs qu'« il s'agit là (...) d'une forme d'intégration fondée sur les valeurs « d'amitié partagée » et d'humour et non d'une forme de bizutage ».

Les juges ont suivi le réquisitoire de l'avocat général, puisque la Cour de justice de la République – ses sept parlementaires de droite et ses cinq de gauche, siégeant aux côtés de trois magistrats professionnels – a totalement blanchi Ségolène Royal. »